(La Tribune de l’Art, 28 décembre 2006)
Le Nord de la
France et ses abords, ce que nous pourrions appeler ici la Flandre française, a
payé un lourd tribut aux conflits successifs qui l’ont ravagé. A une période
assez récente, et comme dans l’Est de la France, certains villages ont été
parfois détruits en quasi-totalité entre 1914 et 1918. C’est le cas de
Fleurbaix, commune du Pas-de-Calais située entre Lille et Armentières, alors
ruinée à 90 %. L’église actuelle, toute parée de brique, date de la grande
campagne de reconstruction des années 1920. Sur l’un de ses murs, parmi de
rares tableaux modernes, on remarque pourtant, assez rapidement, une toile plus
ancienne représentant le Mariage mystique de sainte Catherine[1] (ill. 1), dont la qualité ne
souffre guère de ses légers manques, notamment du côté gauche. C’est sans doute
au moment de son classement au titre des Monuments Historiques, en 1975, qu’un
rapprochement a été trop rapidement fait avec le modèle bien connu de Pierre de
Cortone. En l’absence de clichés disponibles, c’est cette mention qui avait
éveillé mon intérêt[2] et qui m’avait fait entrer
en contact avec Patrick Wintrebert, Directeur des Archives Départementales et
Conservateur des Antiquités & Objets d’Art du Pas-de-Calais. Lorsque les
photographies qu’il prit alors à ma demande me sont parvenues, le patrimoine
des églises de France avait sans doute perdu une énième copie de Cortone mais
il nous offrait en échange un merveilleux tableau, revenant, sans nul doute, à
l’un de ces artistes que l’on classe généralement dans l’entourage, ou la
suite, de Rubens.
1. Jacob Van Oost le jeune (1639-1713) (att. à). Le Mariage mystique de sainte Catherine. Huile sur
toile, 175 x 222 cm. Fleurbaix, Église Notre-Dame du Joyel. Photo : ©Patrick
Wintrebert.
Malgré le
contraste apparent entre la figure de la Vierge, si proche par son ampleur des
modèles du Maître ou de son principal élève, Van Dyck, et l’élégance du profil
de la sainte, cette composition présente une réelle harmonie d’ensemble. Le
traitement des drapés et de la lumière presque dorée, éclairant aussi bien la
scène principale que la trouée dans le beau paysage fermant la composition sur
la droite, sont particulièrement bien venus. Nous sommes ici en présence d'un
tableau certainement peint dans les années 1670, sans que l'on puisse
immédiatement identifier son auteur. Après quelques fausses pistes, conduisant
notamment vers Abraham Van Loon, un consensus s’est progressivement dégagé
entre les suggestions des différents historiens et spécialistes que nous avons
consultés. De fait, la comparaison du tableau de Fleurbaix avec certaines de
ses œuvres permet d’envisager que ce Mariage
mystique revienne à Jacob Van Oost le jeune (1639-1713), dont il constituerait
l’un des chefs-d’œuvre.
Souvenons nous que cet artiste, né et mort à Bruges, qui fut l’élève de son père dont il porte le prénom, source de certaines confusions, a fait l’essentiel de sa carrière en France. Hormis un séjour de deux ans, à Paris, dans les années 1660, qu’il aurait poursuivi par un voyage plus court en Italie, il s’établit très vite à Lille, où il se marie, en janvier 1670. Pendant plus de quarante ans, sa maîtrise et son talent de peintre d’histoire et de portraitiste, vont lui permettre d’obtenir d'importantes commandes et d’occuper, dans la cité, une belle position sociale, bourgeois de la ville et marguillier de la Madeleine.
2. Jacob Van
Oost le jeune (1639-1713) (att. à). Le Mariage mystique de sainte Catherine (détail).
Huile sur toile, 175 x 222 cm. Fleurbaix, Église Notre-Dame du Joyel.. Photo : ©Patrick
Wintrebert.
Plusieurs de ses
ouvrages, exécutés pour différents établissements religieux de la région, sont
encore mentionnés, dans les années 1760-1770, par Jean-Baptiste Descamps[3]2 ou cités, un peu plus tard,
au moment de la Révolution. Certains s’y trouvent encore ou sont désormais
conservés dans des musées français (Lille, Tourcoing, Douai, etc.) ou belges
(Bruges, Leuwen). Cependant nous n’avons pas retrouvé, dans les sources, la
trace de ce Mariage mystique[4]3. D’un point de vue
stylistique, cet éclairage, ces anges juvéniles et ce traitement des visages
féminins (ill. 2), notamment dans le rendu du nez, avec ce dessin bien marqué
de l’aile, semblent assez caractéristiques de Jacob Van Oost le jeune puisqu’on
les retrouve dans plusieurs tableaux de l'artiste. Ainsi, l’ange vu de face à
Fleurbaix est, apparemment, celui du grand Saint
Jean de la Croix pansant la jambe d'un frère Carme du Musée des Beaux-arts
de Lille[5], le nez assez typé se
retrouve, par exemple, dans la sainte Anne de l’Éducation de la Vierge conservé
à Tourcoing[6]. Enfin, le modèle féminin de
la Vierge de Fleurbaix semble être celui d’un portrait de jeune femme,
représentée en sainte (?), tableau qui a été exposé à Boston, en 1992[7]. Seules les figures de l’Enfant
et des putti, souvent plus charnus
chez Van Oost, et l’absence dans son corpus
actuel d’une figure de Vierge aussi « vandyckienne », avec son ample drapé,
apportent de premières réserves à cette séduisante hypothèse. La plus
importante de ces réserves tient toutefois dans le contraste qu'offre la qualité
évidente de ce tableau et son inventivité (la figure en repoussoir de l'ange de
gauche) avec sa production habituelle. On a l'impression que si Van Oost est bien
l’auteur du tableau de Fleurbaix, il aurait réussi ici un chef-d'œuvre, mélange
de maîtrise et de créativité permettant de renouveler un thème assez fréquent,
qu'il se serait trouvé dans l'incapacité d'égaler par la suite[8].
Moana Weil-Curiel
[1]
Huile sur toile, 175 x 222 cm. Classé M. H. le 25 juillet 1975.
[2]
M. Weil-Curiel, « Pierre de Cortone et son influence: à propos de quelques
tableaux conservés en France ». Cahiers d’Histoire de l’Art, n° 3, 2005,
p. 51-66.
[3]
Jean-Baptiste Descamps, Voyage
pittoresque de la Flandre et du Brabant, avec des réflexions relativement aux
arts et quelques gravures , Paris, 1769 (puis 1772).
[4] C’est à
peine si nous pouvons mentionner qu’il existait, à Fleurbaix, l’existence d’une
chartreuse, appelée Chartreuse de la Boutillerie, disparue à la Révolution, sur
laquelle nous ne possédons aucune archive (indication fournie par M.
Wintrebert).
[7] . Huile
marouflée sur toile, 40,3 x 31,7 cm. Voir le catalogue d’exposition Prized Possessions : European Paintings from
Private Collections of Friends of the Museum of Fine Arts [dir. Peter C.
Sutton], Boston, Museum of Fine Arts, 1992.
[8] On songe à
ce Repos de la Sainte Famille conservé à La Chapelle-La Reine (77), souvent
attribué à Frère Luc, et qui offre le même contraste entre cet unicum et la production courante de cet
artiste.


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