22 sept. 2019

Un tableau inédit de Jacob van Oost le jeune


(La Tribune de l’Art, 28 décembre 2006)

Le Nord de la France et ses abords, ce que nous pourrions appeler ici la Flandre française, a payé un lourd tribut aux conflits successifs qui l’ont ravagé. A une période assez récente, et comme dans l’Est de la France, certains villages ont été parfois détruits en quasi-totalité entre 1914 et 1918. C’est le cas de Fleurbaix, commune du Pas-de-Calais située entre Lille et Armentières, alors ruinée à 90 %. L’église actuelle, toute parée de brique, date de la grande campagne de reconstruction des années 1920. Sur l’un de ses murs, parmi de rares tableaux modernes, on remarque pourtant, assez rapidement, une toile plus ancienne représentant le Mariage mystique de sainte Catherine[1] (ill. 1), dont la qualité ne souffre guère de ses légers manques, notamment du côté gauche. C’est sans doute au moment de son classement au titre des Monuments Historiques, en 1975, qu’un rapprochement a été trop rapidement fait avec le modèle bien connu de Pierre de Cortone. En l’absence de clichés disponibles, c’est cette mention qui avait éveillé mon intérêt[2] et qui m’avait fait entrer en contact avec Patrick Wintrebert, Directeur des Archives Départementales et Conservateur des Antiquités & Objets d’Art du Pas-de-Calais. Lorsque les photographies qu’il prit alors à ma demande me sont parvenues, le patrimoine des églises de France avait sans doute perdu une énième copie de Cortone mais il nous offrait en échange un merveilleux tableau, revenant, sans nul doute, à l’un de ces artistes que l’on classe généralement dans l’entourage, ou la suite, de Rubens.


1. Jacob Van Oost le jeune (1639-1713) (att. à). Le Mariage mystique de sainte Catherine. Huile sur toile, 175 x 222 cm. Fleurbaix, Église Notre-Dame du Joyel. Photo : ©Patrick Wintrebert.


Malgré le contraste apparent entre la figure de la Vierge, si proche par son ampleur des modèles du Maître ou de son principal élève, Van Dyck, et l’élégance du profil de la sainte, cette composition présente une réelle harmonie d’ensemble. Le traitement des drapés et de la lumière presque dorée, éclairant aussi bien la scène principale que la trouée dans le beau paysage fermant la composition sur la droite, sont particulièrement bien venus. Nous sommes ici en présence d'un tableau certainement peint dans les années 1670, sans que l'on puisse immédiatement identifier son auteur. Après quelques fausses pistes, conduisant notamment vers Abraham Van Loon, un consensus s’est progressivement dégagé entre les suggestions des différents historiens et spécialistes que nous avons consultés. De fait, la comparaison du tableau de Fleurbaix avec certaines de ses œuvres permet d’envisager que ce Mariage mystique revienne à Jacob Van Oost le jeune (1639-1713), dont il constituerait l’un des chefs-d’œuvre.



Souvenons nous que cet artiste, né et mort à Bruges, qui fut l’élève de son père dont il porte le prénom, source de certaines confusions, a fait l’essentiel de sa carrière en France. Hormis un séjour de deux ans, à Paris, dans les années 1660, qu’il aurait poursuivi par un voyage plus court en Italie, il s’établit très vite à Lille, où il se marie, en janvier 1670. Pendant plus de quarante ans, sa maîtrise et son talent de peintre d’histoire et de portraitiste, vont lui permettre d’obtenir d'importantes commandes et d’occuper, dans la cité, une belle position sociale, bourgeois de la ville et marguillier de la Madeleine.


2. Jacob Van Oost le jeune (1639-1713) (att. à). Le Mariage mystique de sainte Catherine (détail). Huile sur toile, 175 x 222 cm. Fleurbaix, Église Notre-Dame du Joyel.. Photo : ©Patrick Wintrebert.


Plusieurs de ses ouvrages, exécutés pour différents établissements religieux de la région, sont encore mentionnés, dans les années 1760-1770, par Jean-Baptiste Descamps[3]2 ou cités, un peu plus tard, au moment de la Révolution. Certains s’y trouvent encore ou sont désormais conservés dans des musées français (Lille, Tourcoing, Douai, etc.) ou belges (Bruges, Leuwen). Cependant nous n’avons pas retrouvé, dans les sources, la trace de ce Mariage mystique[4]3. D’un point de vue stylistique, cet éclairage, ces anges juvéniles et ce traitement des visages féminins (ill. 2), notamment dans le rendu du nez, avec ce dessin bien marqué de l’aile, semblent assez caractéristiques de Jacob Van Oost le jeune puisqu’on les retrouve dans plusieurs tableaux de l'artiste. Ainsi, l’ange vu de face à Fleurbaix est, apparemment, celui du grand Saint Jean de la Croix pansant la jambe d'un frère Carme du Musée des Beaux-arts de Lille[5], le nez assez typé se retrouve, par exemple, dans la sainte Anne de l’Éducation de la Vierge conservé à Tourcoing[6]. Enfin, le modèle féminin de la Vierge de Fleurbaix semble être celui d’un portrait de jeune femme, représentée en sainte (?), tableau qui a été exposé à Boston, en 1992[7]. Seules les figures de l’Enfant et des putti, souvent plus charnus chez Van Oost, et l’absence dans son corpus actuel d’une figure de Vierge aussi « vandyckienne », avec son ample drapé, apportent de premières réserves à cette séduisante hypothèse. La plus importante de ces réserves tient toutefois dans le contraste qu'offre la qualité évidente de ce tableau et son inventivité (la figure en repoussoir de l'ange de gauche) avec sa production habituelle. On a l'impression que si Van Oost est bien l’auteur du tableau de Fleurbaix, il aurait réussi ici un chef-d'œuvre, mélange de maîtrise et de créativité permettant de renouveler un thème assez fréquent, qu'il se serait trouvé dans l'incapacité d'égaler par la suite[8].

Moana Weil-Curiel




[1] Huile sur toile, 175 x 222 cm. Classé M. H. le 25 juillet 1975.
[2] M. Weil-Curiel, « Pierre de Cortone et son influence: à propos de quelques tableaux conservés en France ». Cahiers d’Histoire de l’Art, n° 3, 2005, p. 51-66.
[3] Jean-Baptiste Descamps, Voyage pittoresque de la Flandre et du Brabant, avec des réflexions relativement aux arts et quelques gravures , Paris, 1769 (puis 1772).
[4] C’est à peine si nous pouvons mentionner qu’il existait, à Fleurbaix, l’existence d’une chartreuse, appelée Chartreuse de la Boutillerie, disparue à la Révolution, sur laquelle nous ne possédons aucune archive (indication fournie par M. Wintrebert).
[5] Inv. P 104. Huile sur toile, 210 x 495 cm.
[6] Inv. D988.1.1. 8 (dépôt de l’église Saint-Christophe), huile sur toile, 110 x 142 cm.
[7] . Huile marouflée sur toile, 40,3 x 31,7 cm. Voir le catalogue d’exposition Prized Possessions : European Paintings from Private Collections of Friends of the Museum of Fine Arts [dir. Peter C. Sutton], Boston, Museum of Fine Arts, 1992.
[8] On songe à ce Repos de la Sainte Famille conservé à La Chapelle-La Reine (77), souvent attribué à Frère Luc, et qui offre le même contraste entre cet unicum et la production courante de cet artiste.


24 juil. 2012

Le peintre au cinéma ou le creuset de toutes les obsessions (ébauche)



La représentation de l'artiste et, plus précisément, du peintre au cinéma, a déjà donné lieu à une littérature assez riche[1], au point que nous avons renoncé à donner, ici, des indications bibliographiques. Or cette abondance n'empêche pas d'y retrouver une accumulation de "clichés", auxquels se mêlent, comme on le constate trop souvent, de nombreuses contradictions dans leur discours. Ainsi, pour reprendre l'exemple de la page Wikipedia consacrée à ce thème, son ou ses rédacteurs posent, en préambule, que "le peintre au cinéma est un personnage de fiction emblématique de la figure de l'artiste" avant de devoir souligner qu'à côté des personnages issus de l'imagination des romanciers ou des scénaristes, certains peintres qui ont réellement existé ont eu droit, comme d'autres artistes célèbres (compositeurs, musiciens, sculpteurs, etc.), à une biographie plus ou moins romancée.

Toutefois, les seuls qui ont bénéficié d'un ou plusieurs films sont ceux dont la vie pouvait correspondre, de façon plus ou moins réelle, aux deux principaux archétypes du peintre au cinéma : celui du génie, plus ou moins reconnu, et celui de l'artiste qui, du fait de sa personnalité littéralement hors-normes, ou de sa liberté créatrice, se retrouve bien souvent en marge du cadre social de son époque. Enfin, même si l'évolution de la société la rend de plus en plus anecdotique et rare, nous ne pouvons que souligner dès à présent, l'utilisation fréquente, tout au long de l'histoire du cinéma, du statut de peintre - ou de faussaire, pour donner au héros d'un film une coloration aussi "romantique" que romanesque[2].

Nous ne pouvons pas encore apporter ici la contribution que ce thème dense et complexe mériterait, et comme nous sommes pleinement conscient qu'il est quasiment impossible de parvenir à une "lecture" ou une analyse qui serait partagée par le plus grand nombre ; nous avons choisi de mettre l'accent, sur les paradoxes qui se multiplient dès qu'on associe ces deux mots, "peintre" et "cinéma". Pour cela, nous avons choisi de présenter un certain nombre d'exemples, que nous avons regroupé ici en quatre grandes rubriques. Cette première répartition est bien évidemment susceptible d'être nuancée ou amendée : plusieurs des exemples que nous avons sélectionnés confirment la porosité des catégories dans lesquels nous les avons placés.


La figure romanesque du peintre et la biographie du génie

C'est la catégorie où nous avons réuni les deux grands archétypes (le peintre maudit et le génie) évoqués précédemment. Ainsi, dans de nombreux films comme La Chienne de Jean Renoir (1931), le peintre y apparaît comme une figure pathétique proche du raté. Ailleurs, c'est en artiste créateur mais exploité par sa compagne, comme dans La Rue Rouge (Scarlet Street) de Fritz Lang (1945), ou abusé par l'amant de celle-ci. La femme sur la plage (The Woman on the beach) de Jean Renoir (1948) y ajoute à la fois le jeu sur la vue, le peintre étant devenu aveugle, et sur le processus d'autodestruction, symbolisée par celle de ses œuvres, même si la fin du film reste heureuse. Une variante est celle du peintre qui est, en quelque sorte, manipulé par le destin, qu'il soit impliqué malgré lui dans une machination, comme celui de Meurtres dans un jardin anglais (The Draughtsman's contract) de Peter Greenaway (1982), ou transformé en coupable : dans Étrange rendez-vous (Corridors of Mirrors) de Terence Young (1948), un ancien peintre est finalement condamné à tort pour un crime qu'il aurait pu commettre.

Cependant la principale figure de cette vision quasi "sociale" du peintre demeure celle de l'artiste solitaire, que ce soit sur son île, comme dans L'Heure du loup (Vargtimmen) d'Ingmar Bergman (1967), ou dans la ville, et la vie-même, tel Pollock d'Ed Harris (2004), ou Pirosmani (1969), qui retrace la vie d'un artiste géorgien. A cette solitude volontaire répond, bien évidemment, celle qu'illustre, symétriquement, la figure du "génie", lequel est forcément incompris ou rejeté par la société. Tels sont Géricault, approché par le biais de sa passion des chevaux (Mazeppa de Bartabas (1993)), Van Gogh, vu aux prismes très différents de Vincente Minelli (La vie passionnée de Vincent Van Gogh (Lust for Life), 1956) ou de Maurice Pialat (Van Gogh, 1991) ; Gauguin, sous la figure, imaginée par Somerset Maughan, de Charles Strickland (The Moon & six pence d'Albert Lewyn (1942)) ; ou Francis Bacon (Love Is the Devil : Study for a Portrait of Francis Bacon (1997)). A la différence des suivants, et quelle que soit l'opinion qu'on puisse se faire de leur mérite, artistique ou cinématographique, toutes ces œuvres ont au moins une qualité commune : elles ne cherchent pas à expliquer ce qui demeure avant tout insaisissable, le génie, la psyché de l'artiste, mais essayent de nous en ouvrir une ou plusieurs portes.

Les films qui s'attachent, nous pourrions parfois dire "s'attaquent", à des génies mieux reconnus, tombent bien trop souvent dans l'hagiographie. Ainsi le Michel-Ange de Carol Reed, dont le titre, L'extase et l'agonie (The Agony & the Ectasy, 1965) pourrait déjà nous mettre en garde. De même pour Rembrandt -auquel on a consacré pas moins de quatre films[3], dont la diversité des angles ne suffit pas à le décrire. Les exemples assez comparables du Caravage, qui a amené Silverio Blasi (1967) ou Derek. Jarman (1986), aux excès auxquels on l'assimile trop souvent, ou de Picasso[4], font d'autant plus ressortir les limites des cinéastes qui ont cru pouvoir approcher et même parfois résumer ces génies dans leur film. On y constate surtout que la plupart s'en servent davantage comme d'un "véhicule"[5] ou d'un habillage à leurs obsessions personnelles. Si son ambition apparaît, par contraste, plus modeste, le film de Carlos Saura, Goya à Bordeaux (Goya en Burdeos, 1999), qui relate les dernières années du peintre, n'en est que plus intéressant.

Le fait que parmi les génies de la peinture, seuls quelques-uns ont vu leur vie, ou leur art, transposés au cinéma nous permet aussi de souligner un paradoxe : malgré des vies souvent riches d'événements ou de succès, et des fins parfois prématurées (autre topos du génie), on ne peut que constater l'absence de certains "phares" presque indiscutables : Raphaël, Titien, Rubens, Ingres, Monet, Manet, Cézanne[6]… Ce constat nous conduirait presque à paraphraser ici un fameux proverbe : "Les artistes heureux, mêmes géniaux, n'ont pas d'histoire" digne d'être filmée…?


Le peintre au travail ou l'œuvre en toile de fond

 L'acte même de peindre peut apparaître de façon presque anecdotique, que ce soit dans Les Enfants du Paradis de Marcel Carné (1943), dans Un américain à Paris de Vincente Minelli (1952), ou dans l'épisode "Life Lessons", tourné par Martin Scorsese pour New-York Stories (1989). Or cet aspect, effectivement très visuel, qui est parfois utilisé comme s'il était besoin de surligner, est présent, sans être omniprésent, même quand le héros du film est un peintre qui a réellement existé. A l'image de Picasso, le "vrai" (Surviving Picasso de James Ivory, 1996), ou celui qu'il a fortement inspiré (la série TV des années 1980 L'Amour en héritage / Mistral's daughter ) ; ou de Modigliani, dans ses dernières années, tel que le montre Montparnasse 19 de Jacques Becker (1957).

Ce travail sur la toile peut aussi occuper une plus grande place, être parfois même au centre de l'action, mais pas forcément du film. Cet apparent paradoxe est assez bien illustré par Cinq femmes autour d'Utamaro de Kenzo Mizoguchi (1946), ou par l'épisode du fresquiste et son apprenti du Décameron de P. P. Pasolini (1971), et par La belle noiseuse de Jacques Rivette (1991). Le paradoxe disparaît totalement quand on réalise que leur point commun, est de ne pas s'intéresser à la vie ou au quotidien du peintre, mais bien davantage au processus et aux éléments qui nourrissent la création. C'est particulièrement sensible dans d'autres films comme Pollock, Frida Khalo (2002) …ou même Séraphine (2008) qui retrace la vie de Séraphine de Senlis.

L'évolution de son art, de sa manière de peindre, peut aussi se confondre avec celle de l'artiste. Outre certains des exemples déjà évoqués, Trois femmes (Three Women) de Robert Altmann (1977), ou le film mongol Les Cinq couleurs de l'Arc-en-Ciel (1979), consacré au peintre Sharav, témoignent de cette approche Au risque de simplifier à l'extrême, c'est un point de vue qui semble presque "caractériser" les films consacrés à des femmes-artistes : Artemisia, Frida Khalo (2002), Séraphine


Le peintre en reflet à travers son modèle

Faillible mais humain il apparaît, surtout, sensible à son modèle, qu'il vive en Europe, tels Goya (Les fantômes de Goya (Goya's ghost) de Milos Forman, 2005), Klimt et Kokoschka dans Alma [Mahler], la fiancée du vent (Bride of the wind), de Bruce Beresford (2001); ou Schiele (Schiele. Enfer & passion (Egon Schiele : Exzesse)) d'Herbert Wesely (1981) ; ou sous d'autres latitudes, comme dans Cinq femmes autour d'Utamaro, ou Ivre de femmes et de peinture (2007). Il en devient parfois amoral et profiteur (Chantage, Alfred Hitchcock (1929)) ; ou égoïstement centré sur son art (The Moon & Six Pence, déjà mentionné, comme Surviving Picasso, qui est sans doute biaisé parce que basé sur les Mémoires de Francoise Gillot) jusqu'à faire tourner le film et son monde autour de sa création, comme le peintre de La Belle noiseuse, déclinaison du Chef-d'œuvre inconnu de Balzac. Ayant ainsi utilisé son modèle, il peut s'en trouver maudit ou chercher la rédemption : dans Le Modèle, 3e partie du Plaisir de Max Ophuls (1952), il en vient à s'occuper d'elle, devenue infirme. Il peut être aussi carrément faustien comme dans La Main du diable de Maurice Tourneur (1943).

La représentation du modèle peut parfois servir de miroir onirique à son destin. Le plus fréquemment, c'est pour le renvoyer à l'assèchement de sa création[7] (Le Modèle, L'Heure du Loup, Life Lessons, etc.). Mais cela peut prendre un tour plus onirique ou romanesque. Ainsi, dans Le portrait de Jennie (Portrait of Jennie) de William Dieterle (1949), il y a un décalage temporel du peintre et de son modèle jusqu'à ce qu'ils se rejoignent dans la mort. De même, dans Mascarade de W. Forst (1934), l'invention d'une fausse identité supposée, pour dissimuler celle d'un modèle, se transforme en véritable amour.

Dans de plus rares cas, le peintre peut servir de miroir à son époque, ou à la médiocrité de ses contemporains. Le cas le plus fameux est, en France, la figure de Gabin-Grangil dans la Traversée de Paris de Claude Autant-Lara (1951)[8]. Enfin, nous évoquerons brièvement la figure en miroir du marchand, car, à de rares exceptions près, qui dit peintre dit marchand et le cinéma nous a offert de ce point de vue, une belle galerie de portraits : marchand mondain et cynique, tel Pierre Brasseur dans La Métamorphose des cloportes, marchand parfois dépassé comme celui de Pollock, ou marchand juste intéressé comme dans Basquiat (Jean-Michel Basquiat The Radiant Child) de Julian Schnabel (1996)…

La réalité du processus créatif n'est pas forcément perceptible ou "visualisable". Il ne passe pas tellement par l'action, pourtant très visuelle, d'écraser ou d'organiser des couleurs sur la toile ; mais bien plus par un processus psychologique, émotif. La satisfaction des sens ou la jalousie (rivalité amoureuse ou artistique) apparaissent en creux comme d'évidents moteurs de la création picturale, elle-même source d'émotions. Aussi, nous reprendrons volontiers, pour le généraliser, une partie des lignes que Jacques Lourcelles consacre au film de Mizoguchi :

"Pour Utamaro comme pour Mizoguchi lui-même, la beauté de la femme représente à la fois le contenu ultime de l'œuvre et la plus ardente stimulation à créer. La femme est au terme et à l'origine de l'œuvre. L'obsession de la femme, l'obsession de la beauté idéale et celle de la création se confondent pour l'artiste et c'est justement le caractère polyvalent de cette obsession -elle n'est jamais uniquement sexuelle ou sentimentale ou esthétique- qui sauve l'artiste de la tragédie"[9]

L'autre conclusion, toute aussi indéniable, est que, quelle que soit l'œuvre cinématographique, le peintre y est avant tout vu ou recréé au travers de sa légende, du spectateur, ou de l'œil du réalisateur. (Paris, 2010)



[1] Une page Wikipedia lui est même consacrée : http://fr.wikipedia.org/wiki/Peintre_au_cin%C3%A9ma.
[2] Même s'ils sont très différents, Sept hommes… une femme d'Yves Mirande (1936), Un Américain à Paris de Vincente Minelli (1951), et Escalier C de Jean-Charles Tachella (1984), sont de très bons exemples de cette utilisation "romantico-romanesque" de la figure du peintre, de l' "artiste".
[3] Rembrandt, A. Korda (1936) ; La vie ardente de Rembrandt, H. Steinhoff (1942), Rembrandt fecit 1669, J. Stelling (2006), et La Ronde de nuit, P. Greenaway (2008))
[4] Dans le cas de Picasso, la pauvreté des films ou des téléfilms qui évoquent sa vie, ne peut que nous renvoyer à cet objet cinématographique inclassable que constitue Le Mystère Picasso, d'Henri-Georges Clouzot (1955).
[5] C'est le cas du très romanesque (Jean-Luc Douin, le critique du Monde a même parlé de "feuilletonesque") Fantômes de Goya de Milos Forman (2005), où le peintre ne sert que de lien entre les principaux personnages.
[6] Alors qu'un projet de film sur Monet semblait motivé par sa récente rétrospective, et que les expositions consacrées à Cézanne se sont multipliées depuis vingt ans, celui-ci, dont la vie présente, pour ainsi dire, la même normalité, n'a pas encore inspiré scénaristes ou cinéastes. Une approche possible serait par le biais de Zola et de son roman intitulé L'Oeuvre qui, du reste, provoqua leur rupture.
[7] On peut d'ailleurs constater que dans le récent Gainsbourg de Johann Sfar, en dehors du modèle de l'atelier où l'enfant apprend à dessiner, aucune scène ne le représente en train de peindre, les femmes y nourrissant avant tout son inspiration musicale. Pourtant, on sait que Gainsbourg situait la peinture bien au dessus de la musique.
[8] On regrettera d'autant plus la nullité des Faussaires, récente et calamiteuse transposition au cinéma de La Tête Coupable de Romain Gary, où ce dernier s'inspirait des dernières années de Gauguin, et de ses querelles avec les représentants de l'État en Polynésie.
[9] Cf. J. Lourcelles, Dictionnaire du cinéma. Les films , Paris, 1992, p. 289.